Éditorial du samedi — Visages du pouvoir intellectuel |
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L'INTELLIGENCE CONSÉQUENTE ÉDITORIAL DU SAMEDI 29 mai 2010 par Carl Bergeron “L’intellectuel au pouvoir” tient son pouvoir du fait qu’il n’est pas reconnu d’emblée comme dépositaire d’un pouvoir particulier. "Il y aurait lieu, en tout cas, de mettre l’université au centre d’une réflexion majeure sur l’avenir du Québec. Les horreurs des dernières années, la réforme “socioconstructiviste” du ministère de l’Éducation, le cours ECR, la Commission Bouchard-Taylor et, plus généralement, l’inter/multiculturalisme d’État, ont tous été mis au point dans les laboratoires de l’université québécoise. En revanche, les critiques les pertinentes et les plus courageuses à ces mêmes horreurs ont presque toutes été menées en-dehors ou dans les marges de l’université québécoise. Cette leçon est à méditer." |
La “sociologie du pouvoir intellectuel” est une discipline pratiquement inexistante au Québec. La raison en est simple : dans une société trop petite, où les individus d’un milieu circonscrit sont appelés à se croiser et à se fréquenter sur une base par trop régulière, la critique systémique par laquelle ce même milieu pourrait trouver matière à renouvellement devient impossible à pratiquer. Les historiens se penchent certes sur la vie intellectuelle d’époques antérieures, mais leur démarche, qui a son intérêt propre, bute sur l’opacité du présent. Il serait pourtant pertinent d’étudier plus en profondeur le creuset sociologique et institutionnel à partir duquel s’est constitué le pouvoir intellectuel québécois actuel. Beaucoup d’énergie et d’attention ont été consacrées, ces dernières semaines, à démystifier la paralysie politique du Québec, imputée à tort à la seule incurie de la classe politique. On oublie ainsi que la réalité d’une nation n’est pas entièrement déterminée par la classe politique, mais aussi par quantité d’autres facteurs, dont le degré de vitalité de la classe intellectuelle n’est pas le moindre. Or, il se trouve que la vitalité des intellectuels au pouvoir est justement au plus bas, et qu’elle n’est pas sans expliquer l’impasse générale dans laquelle se trouve plongé notre pays. Qu’est-ce qu’un “intellectuel au pouvoir” ? me demanderez-vous, non sans sarcasme. “L’intellectuel au pouvoir” tient son pouvoir du fait qu’il n’est pas reconnu d’emblée comme dépositaire d’un pouvoir particulier. Souvent, la nécessité pousse l’intellectuel à enseigner, et c’est ainsi que celui-ci prend contact avec une première forme de pouvoir, l’enseignement. En surface, bien entendu, la bonne conscience humaniste veut que l’enseignement soit d’abord une mission noble, une vocation, un sacrifice héroïque au service de la connaissance et de la vérité. Bien entendu. Mais sur le plan sociologique, que peut-il donc se jouer d’autre dans l’enseignement ? La formation de centaines de jeunes esprits comporte une responsabilité énorme, mais aussi des possibilités considérables en matière de stratégie institutionnelle. La tentation est grande, pour certains intellectuels, de profiter de l’occasion pour planter le germe de leurs propres idées dans le jardin fertile de la jeunesse. Quoi, me demanderez-vous encore, n’est-il donc pas normal, pour un professeur, de laisser sa marque sur la pensée de ses jeunes étudiants ? N’est-ce pas la condition de toute formation ? |
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NOTE DE LEQ Il est rare qu'un intellectuel s'amuse à critiquer le
milieu universitaire et les cercles d'influence qui gravitent
autour. D'une part, "on ne mord pas la main qui nous
nourrit...", d'autre part le mot le dit : "cercles d'influence"
... BF pour Libre Expression Québec |
Je ne peux que vous donner raison, à une nuance près. Il y a d’une part les professeurs avec une pensée authentique et d’autre part les professeurs avec des idées authentiques. Ce sont deux espèces complètement différentes. La pensée authentique ouvre le chemin de l’éducation, elle fait entrevoir la lumière de la connaissance, elle suscite les vocations intellectuelles mais ne les embrigade pas d’avance. Les “professeurs à idées” font tout le contraire. Ils forment des militants, des disciples passionnés et aveugles. La jeunesse est à la fois audacieuse et timide dans le premier cas, exaltée et arrogante dans le deuxième. Inutile de préciser que, plus tard, dans le jeu de la concurrence institutionnelle, la force est destinée à être du côté des brutes, c’est-à-dire de la jeunesse qui sait compter. Le temps que les naïfs passent à penser et à tourner les pages, elle le passe à intriguer et à remplir les formulaires de subvention. Tandis que les autres se cherchent, elle se positionne et s’accapare des leviers du pouvoir institutionnel. Il est normal d’imiter ceux qu’on admire. Tous les héritiers de pensées authentiques s’adonnent au moins une fois à l’imitation. Mais l’imitation est un hommage singulier que la copie rend à l’original en ne se pratiquant qu’une fois. On ne saurait imiter deux fois sans trahir la noblesse intrinsèque du geste. D’héritiers, on passe alors au statut peu recommandable de propagandistes. La “jeunesse à idées”, qui poursuit le travail des “professeurs à idées”, entre dans cette dernière catégorie. Plus elle répète son “message”, plus elle a l’impression d’exister et de se coltiner à la grandeur de la vérité incomprise. Les ex-étudiants n’ont en général aucun mal, quelques années après la fin de leurs études, lorsqu’il leur vient à l’esprit de lancer une pétition ou un manifeste, à faire signer leur ancien mentor. C’est que les “professeurs à idées” aiment voir leurs idées diffusées, mais ils aiment aussi rappeler de temps à autre qu’ils en sont les propriétaires. Alors ils signent. |
Les ravages des
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À première vue, on pourrait croire éternelle la suprématie des “professeurs à idées”. Leur succès immédiat est mesurable. Je ne connais pas d’expérience plus angoissante que la lecture des sujets de mémoires et de thèses du département de littérature de l’Université de Montréal (je ne connais pas le département de l’UQAM et je ne veux pas le connaître). Comme c’est vertigineux ! Les “idées” dévorent tout. Désubjectivation et performativité du corps chez Cixous. Image du corps chez Duras. Re-reflet du corps et encore le corps chez Beckett. Avatar du corps chez Derrida. Où est le corps non-théorique chez les postmodernes ? Il est parti sur la pointe des pieds. Soit on lui fait souffrir les pires châtiments, les pires “déconstructions” sur la scène de l’art contemporain, soit on nie tout simplement son existence. Le corps est devenu spectral et a laissé intactes les pages blanches de cet “indicible” si prisé par l’avant-gardisme intellectualisé. En littérature, c’est le corps ; en politique et en philosophie, ce sera autre chose. Quel que soit le domaine, l’ennemi est le même. Théories du postcolonialisme, éthiques de la différence, métaphysiques du pluralisme et autres philosophies de l’hospitalité égalitaire se disputent un même privilège : la liquidation intégrale du réel et de la verticalité culturelle ; la détestation patiente de tout ce qui existe, de tout ce qui est donné, de tout ce qui est hérité. Là où la pensée authentique cherche à mordre dans le réel et à s’en rapprocher, le “professeur à idées” et ses disciples cherchent à s’en éloigner. Quelle ivresse grisante dans cet éloignement ! Comme on a l’impression de tout maîtriser ! Comme le monde paraît petit et malléable du haut des cîmes de la déconstruction radicale ! Mais quelle illusion, surtout. Quelle dangereuse mégalomanie. On ne peut que s’interroger sur les conséquences à long terme d’une telle déviance de l’éducation supérieure, qui ne ressent plus le besoin de penser à partir de la réalité et du monde concret. Comment en sommes-nous arrivés là ? Car les influences intellectuelles post-modernes ne sont sans doute pas seules en jeu. |
Au-delà du "RÉEL""Il faut comprendre que le système universitaire, en particulier dans le domaine des lettres et des sciences humaines, est construit de manière à protéger le plus longtemps possible ses sujets de toute confrontation avec le réel." |
Il faut comprendre que le système universitaire, en particulier dans le domaine des lettres et des sciences humaines, est construit de manière à protéger le plus longtemps possible ses sujets de toute confrontation avec le réel. La dématérialisation du marché du travail, les mutations économiques et la démocratisation de l’éducation ont créé une nouvelle “classe sociale”, plus ou moins définie sur le plan sociologique, et reliée à l’émergence de l’Université comme pôle de production du savoir et de la reconnaissance symbolique. Des dizaines de milliers de jeunes gens se sont rués à l’université et ont voulu s’y inventer une vie, une existence. La plupart ont entre 18 et 30 ans, mais on en compte plusieurs au-delà. Il y a des jeunes, vous le savez, qui entrent à l’université à 19 ans et qui y passent presque toute leur vie, sans pour autant se faire embaucher comme professeur régulier. C’est un univers social autonome, avec ses codes, son mode de vie, sa main d’oeuvre, sa hiérarchie et son idéologie dominante. Une souffrance névrotique courante chez les universitaires, y compris chez les professeurs, est cette impression de n’avoir jamais connu la “vraie vie”, d’avoir toujours été, en quelque sorte, à l’écart de la “réalité”. À 18 ou 28 ans, se lever la matin et aller à l’école. Prendre des notes. Écouter pendant des heures. Intervenir. Faire acte de présence. Aller pisser. Revenir sans faire de bruit. Écouter de nouveau. Combattre la somnolence. Boire un café. Revenir à la conscience. Penser à son sujet de thèse. Penser à sa demande de bourse. Penser à son sujet de thèse. Répondre à la question du professeur. Tourner une page de son cahier de notes. Croiser les jambes. Regarder le plafond. Regarder le plancher. Regarder le professeur. Décroiser les jambes. Partir cinq minutes avant la fin du séminaire. Marcher vite. Pousser la porte de sortie. Manger au bistro paumé du coin. Relire les pages 421 à 474 des oeuvres complètes de Foucault. Combattre la somnolence. Boire un café. Revenir à la conscience. Rentrer chez soi. S’affaler sur son matelas. Dormir tout habillé. Se lever le matin et aller à l’école. Prendre des notes. Écouter pendant des heures… Je grossis le trait, on l’aura compris, mais je crois être néanmoins fidèle à l’esprit de la “vie universitaire de carrière”. Car il existe une “vie universitaire de carrière”, qui doit être soigneusement distinguée de la “carrière universitaire” en tant que telle. Elle consiste, pour un nombre considérable de trentenaires (catégorie qui déborde sur la fin vingtaine), de quadragénaires et même de quinquagénaires, en une existence professionnelle périphérique au système universitaire. Ils y sont, mais en même temps ils n’y sont pas. Leur sentiment d’appartenance au système universitaire sera d’autant plus fort que leur intégration professionnelle sera précaire. Ils sont dans un état de dépendance permanente par rapport au haut clergé syndiqué, qui, lui, peut compter sur des conditions de travail avantageuses et inamovibles. Nous les avons vu s’afficher lors de la grève des chargés de cours de l’Université de Montréal. Mais nous avons aussi pu en repérer plusieurs parmi la liste de signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste. J’ignore leur nombre exact. Mais ils sont nombreux. |
La loi du MilieuNe mésestimons pas le pouvoir qui vient avec les moyens financiers : il est immense. Votre mainmise sur un individu varie considérablement selon que celui-ci dépend ou pas de votre royale personne pour renouveler son contrat de 36 500 $ pour une autre année. ... Je te donne un salaire qui ne te met pas tout à fait dans la pauvreté ni tout à fait dans la richesse moyenne confortable. Par le fait même, ... je te lance un avertissement. Déconne pas, mon bonhomme,.... |
La loi du milieu veut que tout candidat à la ”carrière” doit se mettre sous la protection d’un professeur titulaire. Voilà une compromission de plus à l’avancement d’une carrière déjà incertaine. Mettez-vous dans la peau d’un doctorant ou d’un post-doctorant de 34 ans, qui étudie, disons, l’éthique démocratique chez Habermas. Dix ans auparavant, à 24 ans, il savait plus ou moins qui était Habermas. C’est après s’être rendu compte de l’attractivité du “brand” Habermas dans le système de spéculation de l’Université qu’il a décidé de faire une thèse sur cet auteur et de ramasser le plus de bourses possible. Désormais identifié à un créneau précis, il se rapproche donc des “habermassiens” et les habermassiens se rapprochent de lui. Il publie dans les revues habermassiennes ou para-habermassiennes. Il parle, il écrit, il respire habermassien. Bref, il est un spécialiste reconnu d’Habermas et le système l’aime pour cela. Puis, un jour, le professeur sous la protection duquel il se trouve lui envoie un message et l’enjoint à signer une pétition ou un manifeste quelconque. Que peut-il faire d’autre que signer ? Est-il d’accord, pas d’accord avec la pétition ? Pour lui, la question n’est plus là depuis longtemps. En y pensant bien, il ne saurait même pas, d’ailleurs, expliquer pourquoi il est devenu un spécialiste d’Habermas. Il a fait tout cela parce qu’il devait le faire pour survivre dans le système, point final. Parce que ça s’inscrivait dans l’ordre naturel des choses. Alors il signe, à la suite des “professeurs à idées” les plus influents. Les “professeurs à idées” sont les “big daddies” du système de distribution de subventions. Ils occupent un rôle-clé dans la gestion des fonds publics alloués au “savoir universitaire”. Cet argent, cela va de soi, sert également de masse salariale fluctuante à toute la piétaille à contrats que j’ai évoquée plus tôt sous le beau nom neutre de “classe sociale”. Les “professeurs à idées” sont détenteurs de chaires de recherche qui leur assurent des budgets importants, attirant comme du miel des candidats à la “carrière” mais aussi, tout simplement, des fonctionnaires “intellectuels” à la recherche d’un gagne-pain. Ne mésestimons pas le pouvoir qui vient avec les moyens financiers : il est immense. Votre mainmise sur un individu varie considérablement selon que celui-ci dépend ou pas de votre royale personne pour renouveler son contrat de 36 500 $ pour une autre année. 36 500 $, ne trouvez-vous pas que ça sonne comme une menace pour un fonctionnaire intellectuel détenteur d’un doctorat ? Je te donne un salaire qui ne te met pas tout à fait dans la pauvreté ni tout à fait dans la richesse moyenne confortable. Par le fait même, je te mets en garde. Je te lance un avertissement. Déconne pas, mon bonhomme, parce que tu pourrais retrouver les bas-fonds de ta prime jeunesse bien assez vite. Il me suffirait d’une signature… ou d’une omission de signature. |
Produire des intellos "atomisés" et manœuvrables
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Je dis 36 500 $ au hasard, mais l’idée de fond est la suivante : la précarité du fonctionnariat intellectuel, qui gravite autour des mêmes gros “foyers subventionnaires”, régentés par les mêmes “big daddies”, est garante d’une certaine soumission complice dans le domaine des idées et de l’intelligence. L’embauche décroissante de profs permanents, le débalancement démographique entre les générations et la multiplication des “centres/chaires de recherche”, qui concentrent un capital de prestige et financier sans précédent, ont débouché sur une forme d’oligarchie subventionnaire. Ainsi, la “vocation” et les “intérêts académiques” d’innombrables fonctionnaires intellectuels s’alignent tout naturellement sur les consignes implicites de l’oligarchie. L’encouragement à la sur-spécialisation (Habermas…) s’inscrit dans cette logique. Le but est de démoraliser l’intellectuel à la pensée authentique, qui sait d’instinct, lui, que le spectre généraliste n’est pas synonyme de faiblesse scientifique mais de curiosité humaniste. Tout penseur véritable conçoit la sur-spécialisation, et même toute spécialisation comme un leurre théorique. Mais la vie de l’esprit n’est pas ce que désire l’oligarchie, qui n’aime pas les mauvaises surprises et les déclarations d’indépendance trop visibles. L’important, c’est que la “machine” marche. L’atomisation par la sur-spécialisation n’est qu’une manœuvre cynique parmi d’autres destinée à renforcer le pouvoir de l’oligarchie. On est loin de la grande aventure intellectuelle et de la grande quête pour la connaissance et la vérité. |
Une introspection qui manque |
L’ennui est que nous ne disposons pas, à ma connaissance, d’une étude sociologique détaillée sur la composition du milieu intellectuel et universitaire québécois. Erreur manifeste, considérant d’une part les sommes faramineuses que le Trésor public verse chaque année à ces milieux, et d’autre part l’influence structurante que le pouvoir intellectuel peut avoir sur la vie politique de la société. Il faudrait dessiner la cartographie complète de ce pouvoir (lequel, rappelons-le — car il faut toujours rappeler ce genre de vérité – dépend des fonds publics pour se maintenir). Chiffrer toutes les contributions, les salaires, les subventions. Démonter tous les croisements entre les départements, les alliances tacites, les concentrations abusives, le processus d’embauche, les apparences de copinage. Rétablir une distance nécessaire entre l’appareil d’État et l’université. Éclairer le rôle politique de certains centres de recherche prétendument “indépendants”. Faire un portrait complet, en somme. Un portrait sérieux, sociologique, chiffré, qui pourrait permettre de mener une réflexion politique sur l’université québécoise. Cette institution contribue-t-elle à la paralysie politique du Québec, et si oui, comment ? Honore-t-elle toujours sa mission initiale, qui est d’éduquer et de former les jeunes esprits selon les critères d’excellence les plus élevés, et ce dans tous les domaines ? L’université est-elle devenue une usine, une sorte de vache à lait pour procurer du travail aux nouveaux martyrs de l’économie dématérialisée ? Le joujou de “big daddies” qui, au fil des voyages et des colloques, en sont venus à être intéressés moins par l’enseignement que par la “recherche” ? Il y aurait lieu, en tout cas, de mettre l’université au centre d’une réflexion majeure sur l’avenir du Québec. Les horreurs des dernières années, la réforme “socioconstructiviste” du ministère de l’Éducation, le cours ECR, la Commission Bouchard-Taylor et, plus généralement, l’inter/multiculturalisme d’État, ont tous été mis au point dans les laboratoires de l’université québécoise. En revanche, les critiques les pertinentes et les plus courageuses à ces mêmes horreurs ont presque toutes été menées en-dehors ou dans les marges de l’université québécoise. Cette leçon est à méditer. |