Civiliser la mort, ...un prétexte !!
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Par
PlywoodAlgor Pour
Réseau Énée
2010-07-16
Voir aussi :
C’est donc de cela qu’il s’agit essentiellement :
à quelle condition peut-on tuer quelqu’un ou le laisser se tuer ?
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La
commission Québécoise sur la question de mourir dans la dignité
a fermé le 16 juillet 2010 la période pour accepter les mémoires et
les demandes d'intervention dans les séances publiques de l'automne.
Encore plus que le premier document de consultation émis au
printemps, ceci définira clairement les limites du débat, et la
teneur des recommandations prévisibles de la commission.
Il semble évident qu'on proposera la décriminalisation de certaines
formes de mise a mort dans des cas qui
respecteront les "frontières d'intervention et les modes
d'opération". Le corps médical a déjà des outils pour faire
face a la plus grande part de ces situations. Le changement
qu'on vise amènera des "tiers" dans la décision, qui pourraient donc
avoir leurs propres motifs et objectifs. Même si les effets
pourraient être mineur a court terme, on aurait en fait changer
fondamentalement notre relation avec la mort et surtout avec le
respect du a la vie.
Nous accueillons le présent document de notre collaborateur, publié
ici sous le pseudonyme "PlywoodAlgor". Nous espérons que
plusieurs s'exprimeront, ici et ailleurs, sur cette grave question
!!
B. F. pour LEQ
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Le contexte réel de ces questions
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L’euthanasie, lorsqu’elle n’est pas légalisée dans un pays,
constitue un meurtre, la mise à mort d’une personne. De même,
l’assistance au suicide est considérée comme un crime et le suicide
comme un drame et une plaie sociale (qui soulève beaucoup
d’interrogations au Québec particulièrement).
C’est donc de cela qu’il s’agit essentiellement : à quelle condition
peut-on tuer quelqu’un ou le laisser se tuer ? Il n’y a pas
d’autre contexte ou formulation correcte de cette question.
L’utilisation d’un vocabulaire restrictif ou aseptisé ne peut
qu’occulter de grands pans du débat et de la réalité. Il est donc
essentiel de l’aborder de cette façon, claire et complète, sans
jamais se distancer de cette perspective fondamentale.
Le questionnement de certains groupements restreints et quelques
coups de sonde de l’opinion publique ne peuvent constituer un motif
raisonnable pour traiter cette question de façon expéditive.
Le calendrier que s’est donné le gouvernement québécois pour
redéfinir, en fait, notre relation collective avec la mort, est
beaucoup trop court. Il ne s’appuie sur aucune urgence ou
situation critique, du moins selon ce que présente le document de
consultation. Quelques décennies sont nécessaires, au minimum,
voire quelques générations, afin de mettre en relation les impacts
réels de tels choix à la lumière des avancées techniques et de la
réflexion sociale.
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Un principe fondamental et inévitable
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Le principe qui est impliqué immédiatement, au premier plan, peut
s’exprimer ainsi : Quelle est notre conception de la vie
et à quelle protection a-t-elle droit ? Plus particulièrement,
qu’est-ce que la vie humaine et à quelle protection a-t-elle droit
au Québec ? Étant donné que la vie implique (et exige) la
liberté individuelle, selon les chartes et la loi, on ne peut
considérer de vie satisfaisante sans cette liberté qui, au minimum,
implique celle de maintenir sa propre existence, peu importe le
jugement d’autrui sur la qualité ou la valeur de celle-ci.
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L’euthanasie
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Lorsqu’une personne est en position de maintenir sa vie de façon
autonome ou d’affirmer son désir de vivre, le respect de sa liberté
(et de tout autre droit fondamental) exige le respect de son droit
de vivre. C’est l’essence des lois, rien de moins, la cible de
tout le cadre législatif et des droits universels.
Lorsqu’une personne a besoin du support accru de la société pour
maintenir sa vie, on pourrait être tenté d’aborder la question
différemment. On oublie une chose fondamentale ici : nous
avons tous, sans exception, besoin du support de la société et de
ses services pour rester en vie, même dans nos besoins essentiels.
L’eau potable, l’élimination des déchets, toxines et infections,
l’hygiène et la salubrité, la production et la distribution
d’aliments et même le traitement de l’air ambiant dans nos édifices
sont tous des services essentiels, coûteux et nécessaires à notre
survie. Nous sommes donc tous des handicapés quand on y
regarde à deux fois.
Qu’une personne demande des services additionnels ou particuliers ne
peut donc être un motif suffisant pour questionner son existence
sans créer une frontière discriminant celui qu’on soutient et celui
qu’on abandonne. Le plus grand problème est qu’une telle
frontière peut se déplacer au gré des courants idéologiques, un
mécanisme dont l’Histoire nous enseigne les conséquences. Le
projet T4 de l’Allemagne Nazie, présenté alors comme un geste de « compassion
envers les faibles et les souffrants », a permis la mise à mort de
plus de 100 000 allemands handicapés (275 000 selon les dossiers du
procès de Nuremberg) et le développement des techniques des camps de
concentration (Chambre à gaz au Zyklon B). Il est important de
noter que pour les responsables du projet T4, il s’agissait bel et
bien d’euthanasie et qu’ils utilisaient ce terme pour décrire leur
action.
L’euthanasie ne peut être autre chose que l’acte posé par un tiers
pour tuer une personne. Ses motifs, son diagnostic, ses
critères ne changent rien à la nature de ce geste.
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Le suicide
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Une personne qui met fin à ses jours, sans la collaboration de
personne, affirme, ultimement, sa liberté, qu’on approuve ou non son
geste. Techniquement, il est impossible d’empêcher totalement
quelqu’un de mettre fin à ses jours sans lui enlever sa liberté,
niant donc paradoxalement ce lien fondamental entre liberté et vie.
La société ne devrait pas approcher le suicide principalement de
cette façon, par la contrainte et la coercition sur le suicidaire,
mais elle doit plutôt se demander en quoi elle peut être responsable
du mal de vivre du suicidaire. Considérer, à priori, le
suicidaire comme un malade inapte, ayant perdu son libre-arbitre,
nous met dans la position tentante de s’exclure de la problématique
et de ne pas assumer cette responsabilité.
Collaborer au suicide de quelqu’un c’est aussi affirmer quelque
chose, soit que le suicidaire n’a pas d’autre issue que la mort.
On rejoint l’euthanasie ici. D’une part, le citoyen d’une société
démocratique ayant le moindre projet de sens par rapport à
l’existence, ne peut de façon cohérente choisir le désespoir et la
démission. Même si cela n’apparait pas en première lecture, on
finit par réaliser qu’on ne peut encourager la collaboration au
suicide d’un tiers sans miner fondamentalement tout projet social,
toute notion de progrès, d’avenir et d’espoir. Sinon
faudra-t-il reconsidérer la démarche de la secte de Jonestown en
Guyane, dans son suicide collectif désespéré et sa volonté d’y
entraîner tous ses membres ? Que penser des dizaines de milliers de
suicides de civils japonais, avec leurs enfants, durant la guerre du
Pacifique ? Par désespoir, par crainte de perdre leur honneur
et leur dignité? Où placer la limite de l’insoutenable ?
D’autre part, la légitimité et le désintéressement des actions d’un
tiers assistant un suicidaire sont impossibles à encadrer ou à
vérifier. Des cas d’abus horribles, cachés sous de faux
prétextes et des flous techniques, viennent immédiatement à
l’esprit. L’assistance au suicide est donc un cul-de-sac
philosophique et social.
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Un outil neutre et amoral
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Finalement, une autre considération ne doit pas nous échapper.
Les mécanismes, légaux, sociaux ou technologiques, n’ont pas d’âme,
de valeurs ou de conscience.
On voudrait mettre en place des processus, définissant des
frontières d’intervention et des modes d’opération « acceptables »
en les motivant par des intentions honorables : diminuer la
souffrance, maintenir la dignité.
Mais les processus ne garantissent le respect ni des motifs ni des
intentions. De même, les frontières d’interventions et les
modes d’opération peuvent changer au gré des influences et des
pouvoirs qui les régiront, à l’abri des yeux du public très
probablement. On pourrait ainsi mettre en place un système
avec les meilleurs intentions du monde, aux effets bénins
initialement, qui deviendrait à un autre moment une source
d’injustice et d’horreur parce qu’il se retrouve entre les mains de
dirigeants qui ont d’autres objectifs. Le même système, sans
qu’il change de nature inhérente, pourrait ainsi servir d’autres
fins. Si on considère une analogie, un train peut transporter
des médicaments, ou tuer des gens, sans changer de nature ou même de
mode de fonctionnement. Ce à quoi il était destiné et ce à quoi il
servira sont deux choses qui peuvent s’avérer fort différentes.
Il ne faut donc pas créer de nouveaux concepts ambivalents, comme
ces frontières entre la vie pertinente et non-pertinente, même sur
la base de la souffrance et encore moins aujourd’hui avec les
progrès des soins palliatifs et de l’aide psychologique.
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UNE ÉVALUATION CORRECTE DE LA SITUATION ACTUELLE
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Avant de changer les choses, il faut bien saisir ce qui se passe
actuellement. Le document de consultation soulève cet aspect : le
cadre actuel permet une latitude notable.
Chaque jour, le personnel médical pose des gestes qui peuvent
prolonger, écourter ou éteindre une vie qui repose entre leurs
mains. Eux-seuls ont la compétence qui permet de juger de la
portée de ces gestes et, au Québec, leur code déontologique leur
demande d’agir de façon à respecter la vie et la liberté du patient.
Ils ont ce pouvoir et ils ont cette responsabilité. Et
jusqu’ici ce cadre est suffisant pour éviter l’acharnement
thérapeutique ou la négligence entraînant la mort de toute personne,
peu importe l’opinion des autres sur la valeur de son existence et
sa qualité de vie.
Les objectifs de diminuer la souffrance et maintenir la dignité sont
donc déjà poursuivis, dans la limite des moyens humains actuels.
Mais, réalisons que ces limites témoignent aussi de notre
impuissance face à certaines formes de souffrances, pour le moment.
Il est futile de refuser ce constat, et nous ne causerons que plus
de souffrance en le fuyant. Il faut plutôt relever le défi et
travailler à trouver de vrais remèdes à nos maux.
Car, le seul changement réel et vérifiable que pourrait amener des
changements législatifs sur ces questions, et surtout la définition
de frontières d’interventions, est un accroissement du nombre de
décès, qui seraient actuellement considérés comme des meurtres, en
les facilitant et en diminuant l’obligation de prodiguer des soins à
des individus.
Il n’y en a pas d’autres.
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DE LA DIGNITÉ
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Je voudrais aussi aborder la question selon la perspective que nous
propose la commission, soit le concept de « mourir dans la
dignité ».
Je crois qu’il s’agit d’un choix de formulation des plus malheureux,
surtout dans cette période marquée par un clash des cultures d’une
intensité nouvelle en ce début de siècle. On meurt un peu
partout sur cette planète et pour toute sorte de raison. On
s’affronte, on livre sa vie et son corps au nom d’idéaux divers et
antagonistes. Si bien que souvent celui qui meurt le fait
d’une façon digne pour ceux de son clan et indigne pour les autres.
Le jeune soldat américain explosant sur une mine artisanale meurt-il dans
la dignité ? Le commando-suicide, qui prétend lui répondre,
meurt-il dans la dignité ?
C’est une question de civilisation qui perdure et qui ne se règle
pas. Dans le passé, la mort « digne » impliquait le Harakiri,
le Kamikaze, la mort au combat (Viking), la Sati pour l’hindouisme
(une loi révisée aussi récemment qu'en 1987 cherche à limiter la pratique) et bien
d’autres variantes.
On comprend que dans l’intention de la Commission, une mort digne
impliquerait plutôt le contrôle sur les souffrances et le maintien
d’une « dignité sociale » eu égard aux apparences, à la
reconnaissance d’une allure et d’un comportement acceptable, aux
yeux de celui qui vit sa fin et aux yeux de ceux qui l’entourent.
Malheureusement, c’est là encore nier une réalité : la mort arrive
quand et comme elle veut et nous sommes entièrement vulnérables à
l’état dans laquelle elle nous mettra. La mort est absurde, du
moins dans le paradigme où notre civilisation « vit sa vie ».
Il me semble que la seule attitude vraiment « digne » est de faire
face et d’assumer cette vulnérabilité, par nos propres moyens, sans
recourir à des mystifications et des jeux d’apparence et surtout
sans imposer des « critères de dignité ». Il faudrait
peut-être admettre que personne ne peut émettre des critères de
« mort digne » et surtout que personne n’a à les suivre, au risque
de rendre les choses plus absurdes encore.
Maintenant, un autre problème se pose, plus grand. Car
jusqu’ici, c’est du point de vue de la vie présente que nous
envisageons la dignité d’une mort ou d’une autre, c’est du point de
vue de celui qui reste ou de celui qui part. Mais, justement,
il part où ?
La Commission ne se donne surement pas le mandat de déterminer ce
qui vient après la mort, si quelque chose vient. Mais elle
devra admettre que quelque soit l’approche qu’on adopte, religieuse,
agnostique, scientifique, philosophique, sociale ou anthropologique,
la mort, phénomène universel, ne nous apparaît que de ce coté-ci.
L’autre coté est caché, inconnu.
Or, pour faire une analogie, si on doit suivre certaines règles pour
prendre l’avion vers une autre contrée, on devra faire de même à
l’arrivée. On se retrouve avec l’allégorie du « voyage vers
l’Éternité » de la culture pharaonique égyptienne. La
pertinence de la « préparation » au voyage, dont cette considération
pour une mort digne ici, n’a de sens qu’en rapport avec ce qui se
passera à « l’arrivée ». On ne peut juger de la « dignité »
d’une mort sans faire un choix de croyance sur les conditions qui
permettront une « arrivée » cohérente, ayant donc une dignité
« globale ».
Prétendre qu’il n’y a pas de lien entre le « départ » et
« l’arrivée » est en soi un choix sur la nature de ce qu’est cette « arrivée ».
Prétendre qu’on ne doit s’occuper que des conditions du « départ »,
c’est, en plus, prétendre qu’il n’y a pas « d’arrivée ».
On s’engage en eau profonde ici, et la façon dont on va résoudre
cette question, c'est-à-dire définir ce qu’est une « mort digne »,
porte un message hautement religieux, société laïque ou pas, qu’on
le veuille ou non.
C’est soit, par la définition de « critères de mort digne»,
prétendre que l’au-delà est « laïque » lui-aussi, prétention
totalement absurde et contradictoire, ou prétendre qu’on peut nier
aux gens le droit de faire face à cette réalité selon leurs propres
termes, imposant par là notre choix au lieu d’admettre notre
ignorance.
Finalement, le danger de manipulation et de dérive de ces critères,
pour en venir éventuellement à pousser quelqu’un à mourir « pendant
qu’il peut mourir dignement », selon une définition qu’il ne choisit
pas, doit nous inquiéter. L’Histoire montre des exemples de
telles manipulations sur des individus ou des groupes d’individus.
Il faut savoir prendre cette leçon, et ne pas donner de pouvoirs
nouveaux aux tiers dans ce contexte.
À vouloir « civiliser la mort », on risque trop de « barbariser la
vie » !
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Ma position
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Je suis en total désaccord avec toute modification législative
ouvrant la porte à l’euthanasie et au suicide assisté. Les
décisions quotidiennes actuelles du corps médical, au cas par cas,
permettent une souplesse responsable, l’introduction d’une conduite
humaine dans les processus de fin de vie et donnent un cadre
normatif qui évite les excès. Ils doivent assumer cette
responsabilité. Les progrès des connaissances scientifiques
pourraient, dans un avenir raisonnablement proche, dénouer plusieurs
situations difficiles qui nous interpellent aujourd’hui.
Donnons une chance au coureur !
C’est donc à vous que se pose cette question : Qu’est-ce que la vie
et à quelle protection a-t-elle droit ?
PlywoodAlgor
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